#14 – Désordre affectif saisonnier

Quand Claude Lelouch réalise “Un homme et une femme” en 1966, il ne s’attend probablement pas à la pluie de récompenses qu’aura son film: Palme d’or et prix du jury catho à Cannes, deux Oscars, deux Golden Globes et le BAFTA pour Anouk Aimée… Il ne s’imagine peut-être pas non plus que ce sera le premier épisode d’une trilogie, peut-être la plus longue de l’histoire du cinéma. Avec “Un homme et une femme : Vingt ans déjà” en 1986, puis “Les Plus Belles Années d’une vie” en 2019, le couple Anouk Aimée / Jean-Louis Trintignant, se retrouve à trois âges de la vie, avec 56 ans d’écart entre le premier et le dernier volet. Même George Lucas n’a pas réussi à suivre Harrison Ford aussi longtemps (ou pas encore du moins).

Francis Lai signe la musique de ces trois films et n’aura que ses yeux (et ceux du public) pour pleurer l’absence de récompense de cette BO mémorable. Le jury des Golden Globes et des Oscars, en rupture de stock de mouchoirs, lui lâcheront le prix de la meilleure musique originale quatre ans plus tard pour la BO de Love Story d’Arthur Hiller, conscients qu’ils ont quand même un peu raté le coche sur le film de Lelouch avec ce thème chanté par Nicole Croisille et Pierre Barouh:

S’il vous reste encore quelques larmes, il vous faut aller d’urgence faire contrôler votre cœur chez un marbrier. Voilà une version orchestrale dans laquelle les cordes finiront de vous nouer les tripes. Bien fait pour vous.

Vous sentez maintenant une légère dépression arriver par le quart nord-ouest, qui remonte le long de la côte du Cotentin et s’accompagne d’un crachin normand qui humidifie  le pourtour de vos yeux. Vous vous sentez peut-être nostalgique de choses que vous n’avez même pas vécues, et c’est bien normal, on vous donne l’explication ci-dessous…

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#13 — Lost and founds

James Bullough Lansing. Ce nom ne vous dit peut-être rien, mais si vous êtes un tantinet audiophiles, vous en connaissez sûrement les initiales: JBL.

Né en 1902 dans un trou paumé de l’Illinois, James Martini (de son vrai nom) bricole dès son adolescence des bouteilles de Leyde “pour faire des blagues à ses potes”, ainsi que des postes à galène suffisamment puissants pour que la Marine de Chicago repère ses ondes radio et viennent démanteler son matériel. Un geek, un vrai. Sa mère rejoint les morts le jour de leur fête, et James alors âgé de 22 ans part pour Salt Lake City. Il y rencontre son épouse et son futur associé Ken Decker, puis déménage à Los Angeles, et change son nom de “Martini” en “Lansing”. On ne sait pas trop pourquoi… “parce que ça sonnait mieux pour une marque de Hi-Fi” prétendront ceux qui aiment avoir raison a posteriori. D’autres auraient pu dire que porter un nom italien dans l’Illinois du début du XXe siècle ne facilitait pas toujours les affaires, mais ils parlaient plus bas. Et on ne les a jamais retrouvés.

James créé donc sa première boite à 25 ans à L.A., la Lansing Manufacturing Company, rachetée en 1941 par Altec pour devenir Altec Lansing, et dont il partira après la fin de la guerre pour créer JBL. Les bons bricoleurs n’étant pas toujours bons en affaires, James Bullough Lansing se suicidera en 1949 à la suite de problèmes personnels et financiers. Mais l’entreprise lui survécu et entrepris diverses collaborations avec l’industrie musicale. Des amplis de guitares de Léo Fender, à la prestation sono pour de nombreux festivals, en passant par le “Wall of Sound” des Grateful Dead, JBL produira également un certain nombre d’enregistrements, en particulier pour tester et faire écouter la qualité de ses enceintes. C’est le cas de l’enregistrement ci-dessous, un quadruple vinyle contenant tout à la fois des sons de test, diverses explications fournies sur des questions de rendu sonore, mais aussi des enregistrements d’une session de répétition des musiciens de Hoyt Axton, un acteur et chanteur de blues-rock qui connut plus de succès outre-atlantique que chez nous, mais que vous avez peut-être vu dans les Gremlins, il y joue le père de famille.

À la 51’28” minute, on entend le pianiste Dave Jackson jouer un riff pendant quelques secondes. Juste un truc essayé comme ça, pour s’entendre avec les autres musiciens sur la mesure dont on est en train de parler à ce moment là — un de ces moments fugaces où se créée une chanson, mais qui est tout de suite interrompu par des discussions et qui finira dans les oubliettes de ce disque de test audio…

Dans les oubliettes?

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#12 — Beethoven ou qui que ce soit

La chaîne Youtube “V-Sauce” posait un jour cette question “Serons-nous un jour à court de nouvelles musiques ?” et s’attelait à y répondre méthodiquement, en calculant notamment le nombre de mélodies différentes qu’il était théoriquement possible de jouer. Je ne voudrais pas divulgâcher la réponse, mais le fait est que les musiques nouvelles ne manquent souvent pas de faire écho à d’autres œuvres, dans un grand bégaiement de l’Histoire, qui recrache à intervalles irréguliers les mêmes thèmes, rejoués différemment par des artistes qui s’interpellent comme des bergers depuis les différents versants d’une même vallée, leurs cris reliant la distance spatio-temporelle qui les sépare, dans une transe humaine en transhumance, guidés par l’esprit du grand Tout, le grand Toutou qui est partout Patou, mais pardon je m’égare.

En l’an 1809 de cette folle aventure humaine, Beethoven écrit sa Sonate no 26, dite “Les Adieux”, pour son élève (et patron), l’archiduc Rodolphe d’Autriche, qui doit faire sa malle alors que Napoléon débarque sur Vienne avec son petit air belliqueux. Cette pièce comporte trois mouvements : Les Adieux, L’Absence et Le Retour, et il y a au début de ce dernier mouvement un petit passage assez étrange, une suite d’appogiatures qui donne l’impression de grappes de carillons. On peut les entendre dans cette version de Daniel Barenboim, à partir de 12:35 — Barenboim qui, à 81 ans, dirigeait en octobre dernier son dernier concert en tant que directeur musical du Staatsoper de Berlin. Big up, Daniel.

Dans un style légèrement différent, on retrouve ces ornements dans le thème de “The Salmon Dance” des Chemical Brothers et son clip loufoque de mer.

Un autre musicien a récemment utilisé cette figure mélodique dans une de ses chansons, dont le clip vidéo a nécessité le rajout de graduations supplémentaires sur le loufoque-o-mètre.

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#11 — De zéro à soixante-huit

Producteur de l’ombre New-Yorkaise, dont on trouve à peine la trace d’une bio sur le web, Jean Guillaume Daval, aka DJ Preservation, n’en a pas moins collaboré avec quelques pointures du hip-hop, de Mos Def dont il a produit l’album “The Ecstatic” (et qui l’honore d’un “Preservation makes the greatest hiphop” dans le titre “Quiet Dog Bites Hard“) ou bien avec le Wu Tang Clan, qui fera même un morceau à son blase. Son nom ainsi que celui de son label “MonDieuMusic” et ses multiples références francophiles laisseraient supposer de possibles origines dans l’hexagone, mais l’absence patente d’info sur Preservation pointe plutôt vers le triangle des Bermudes, voire le cercle des poètes disparus. Une géométrie variable à la discrétion surprenante qui fait de la recherche google “DJ Preservation” “Jean Guillaume Daval” un véritable googlewhack à ce jour.

Peu d’égo mais du goût —il sort en 2013 l’album “Old Numbers” sur lequel collaborent plusieurs artistes, dont le réalisateur Jim Jarmush, qui y lit un poème de Gary Grice, aka GZA — The Genius, un des membres fondateurs du Wu-Tang Clan. Le texte intitulé “L’importance du O, sa forme, ce qu’elle signifie pour moi et quelques unes des choses auxquelles elle me fait penser” se pose sur une boucle aérienne construite sur un sample venu là encore directement du centre de l’hexagone, qui se situe, comme chacun sait, un peu plus haut que le centre, et au centre du cercle.

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#10 — Fraises tagada forever

Le mix final de “Strawberry Fields Forever” est connu pour être un coup de maître de George Martin, le fameux producteur considéré comme le 5ème Beatles, et de  Geoff Emerick, leur ingé son parfois qualifié de 6ème Beatles, tant il a lui aussi contribué à l’œuvre des Blattes, pardon, des Scarabées, c’est comme ça qu’on dit en France. Car l’enregistrement final est en fait un subtil montage de bandes analogiques entre deux prises totalement différentes.

Tout d’abord la prise no 7, une version simple avec le groupe, joué à un tempo nonchalant, et dont Lennon aimait bien la première minute.

Mais John aimait bien la fin de la prise no 26 enregistré avec l’orchestre, à un tempo plus allant et jouée un ton plus haut.

Du coup, quand Lennon a demandé à George Martin de faire un montage des deux versions, il a probablement du répondre un truc du genre “Eh ben… en fait, John… tu sais… c’est pas si simple… parce que bon…tu vois…” auquel John aurait coupé court par un “You can fix it, George”. Démerde-toi, quoi, nous on va boire des pintes.

Dans le froid londonien de ce 22 décembre 1966, il faudra le talent des deux chimistes du son pour opérer ce mélange impossible et distiller l’élixir qu’on connait au final. La transition a lieu au bout d’une minute, on sent juste le timbre de voix de Lennon qui change un peu, du fait d’avoir ralenti la bande de la version orchestrale, pour la ramener dans la même tonalité que la première partie.

Il est peut être difficile d’entendre dans ces précédentes versions l’extrait utilisé par deux autres chimistes du son, originaires de la rivale Manchester, dans un titre en hommage aux quatre Liverpuldiens. Mais peut-être qu’en écoutant attentivement l’accord tenu à la 39ème seconde de cet enregistrement de l’orchestre seul, des souvenirs vaporeux vous reviendront, accompagnant ce sample du titre: forever.

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#9 — Talking heads, listening heads

Dans les années 1960, Shirley Ellis rencontre le succès avec des chansons pour enfants à destination des adultes, telles que The Clapping Song en 1965, où le public majeur peut enfin retrouver sa candeur d’écolier·e de maternelle en s’adonnant à des jeux de mains et qu’honi soit qui mal y pense. Tom Waits y fera d’ailleurs référence avec un humour féroce dans sa chanson “Clap hands“, en reprenant non sans délice ce vers d’Ellis: “And they all went to heaven in a little rowboat…

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#8 — Bulletin météoritologique

Durant le mois de juillet 1829, il fait un temps de chien à Paris. Il pleut des cordes: près de 134mm d’après les archives de la station météo Montsouris. Tant mieux, cela évite à Hector Berlioz de prendre l’envie de partir se dorer la pilule au club Med durant ses congés payés, pour la bonne raison que ni l’un ni l’autre n’existent encore, et qu’il fait moche.

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#7 — Labi fait la manne

L’été dernier, mon pote Ollivier nous faisait écouter ce titre dans la voiture. Je regardais la route, toute en virages, et n’ai donc pas pu voir sa tête, mais je le soupçonne fortement d’avoir scruté le moment où j’écarquillerais les yeux, à l’écoute d’un passage dont le sample est tellement flagrant qu’il en parait presque incongru, a posteriori, dans le morceau original. OK, certain·e·s reconnaitront aussi un sample dès les premières secondes, mais nous savons tous que ce n’est pas ce dont il est question…

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#5 — Une page de pub

Dans le paysage de la musique folk américaine, on ne peut passer à côté de la figure d’Alan Lomax, musicien, musicologue folkloriste et collecteur insatiable de musiques américaines, ayant notamment promu des musiciens tels que Robert Johnson, Woody Guthrie ou Pete Seeger. Il commence dès son plus jeune âge sur les pas de son père John Lomax, lui-même musicologue (ainsi que sa sœur Bess Lomax et son frère John Lomax Jr., c’est une affaire de famille) et pionnier dans le collectage des musiques traditionnelles aux USA auprès de la prestigieuse bibliothèque du Congrès.

Alan Lomax enregistrera un nombre considérable de chants de la communauté afro-américaine, jusque dans les prisons et les champs de coton —contribuant ainsi à une meilleure reconnaissance de cette culture, dans un pays encore sujet à la ségrégation raciale. Parmi ses nombreux enregistrements, on trouve ceux-là, extraits du catalogue “Sounds from the South“:

Joe Lee’s Rock” de Willy Jones, dit “Joe Lee” (plus de détails ici):

ou encore “Trouble So Hard” de Vera Hall (plus de détails ici):

Ces voix sont tellement iconiques que les musiques les ayant samplées seront sans doute identifiées dès les premières secondes, pour celles et ceux qui écoutaient la radio ou la TV à l’aube de l’an 2000.

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