Ce morceau de The Prodigy s’ouvre avec un accord wagnerien qui provient de la BO du film The Usual Suspect, sur lequel est appliqué un pitch-bend du plus mauvais goût et donc du meilleur effet, pour qui cherche à mettre un coup de pied dans la fourmilière des bonnes mœurs musicales. The Prodigy ne s’en tient d’ailleurs pas là, mais décide d’appeler son album “The Fat of The Land” en référence à une citation du dirigeant nazi Hermann Göring, reproduite dans le livret de l’album, et qui résonne de manière plutôt sinistre avec les propos actuels des dirigeants va-t-en-guerre de ce monde.
« Steel? We have no butter, but I ask you – Would you rather have butter or guns? Shall we import lard or steel? Let me tell you, preparedness makes us powerful. …Butter merely makes us fat. Lard? »
Le souffre étant un aussi bon placement commercial que les armes, The Prodigy ne manquera pas une occasion de jouer les bad boys dealers de poudre. Les paroles de “Smack my bitch up” sur ce même album, que l’infâme Keith Flint fauche à un autre Keith et répète en boucle, se réduisent à “Change my pitch up, smack my bitch up” (NdT: “je change de ton et frappe ma salope”), ce qui vaudra à cette petite chansonnette le droit de se voir purement et simplement interdite de diffusion à la BBC. Bien évidemment, cette censure ne fera qu’accroitre son succès populaire et les ventes, exactement comme cela s’était déjà produit, vingt ans plus tôt, pour le “God saves the Queen” des Sex Pistols, que le British Phonographic Institute avait même empêché d’atteindre la première place des charts en manipulant les chiffres. Balèse, majesté.
Au delà de ces grimaces de grand-guignol, The Prodigy doit aussi une partie de son succès à la production sonore de son DJ: Liam Howlett, qui à force de compression, réussit à faire rentrer plus de basse sur un CD qu’on eut pensé qu’il en pût tenir, et contribuera à une détérioration durable des haut-parleurs de chaine hifi de salon des parents d’ados à cette époque.
Il y a un certain nombre de samples utilisés dans “Climbatize“, mais celui qui m’intéresse ici entre à 2:38. Le site web whosampled vous dira qu’il provient du morceau “the horn track” de Egyptian Empire, sorti en 1995, qui l’a lui-même repiqué du morceau “Rattling Ghosts” de C-Cat Trance, sorti en 1985. Mais ces fantômes de serpents à sonnette sont sous le charme d’un instrument qui pré-date la techno occidentale d’une bonne longueur.
En l’occurrence, il ne serait pas impossible que ce sample provienne d’un enregistrement de Sugana Devi et Suwa Devi, sur la compilation “Chants de palais et de déserts” publiée en 2000 chez Long Distance. C’est postérieur à la parution de l’album de The Prodigy, me direz-vous, mais les enregistrements sont peut-être plus anciens (leur date n’est pas spécifié sur ce CD). En tout cas, le son qu’on entend dans Climbatize est sans nul doute celui d’un “pungi“, instrument emblématique des Kalbelias, peuple nomade de la région du Rajasthan.
Le pungi est une sorte de double flûte, réalisées avec des bambous emmanchés sur des calebasses, dont l’un sert de bourdon, tandis que l’autre permet de jouer la mélodie. Le tube jouant le bourdon possède toutefois un trou, qui permet un jeu d’accents rythmiques, avec des petits à-coups rappelant la façon de jouer le “chien” sur une vielle à roue.
Les hommes Kalbelias rendent service aux sédentaires, en débarrassant les maisons des villageois quand un cobra s’y égare, qu’ils capturent pour en extraire le venin qu’ils revendent à des fins pharmaceutiques. Ils se produisent aussi en spectacles de charmeurs de serpents, jouant du pungi pour hypnotiser les humains davantage que le reptile — le cobra étant relativement sourd à ces fréquences. Les femmes, drapées de couleurs chatoyantes, chantent et dansent à la manière des reptiles, entretenant une tradition musicale prompte à célébrer tous les moments importants de la vie.
Les Kalbelias utilisent aussi le venin de Cobra en médecine ayurvédique, afin de prévenir les problèmes de vue, en s’appliquant de la poudre de venin séché sur les yeux. La pratique est surprenante à première vue, mais le serpent qui s’enroule sur la coupe d’Hygie et le bâton d’Asclépios, symboles respectifs de l’ordre des pharmaciens et de celui des médecins, nous rappelle que le remède est parfois dans le poison: le terme grec phármakon porte d’ailleurs en lui ces deux potentialités.
Faut-il voir dans tout cela un héritage des Kalbelias dans la musique de The Prodigy? Leur précédant album contenait précisément un “Poison“, dont les paroles répétaient ad-libitum :
I got the poison / I got the remedy
I got the pulsating rhythmical remedy
À bien y regarder, The Prodigy ne faisait peut-être pas autre chose que prévenir nos problèmes de vue, en nous crachant le venin de la société en pleine face. En 2019, la police britannique retrouve Keith Flint drogué et pendu dans son garage, qui avait peut-être oublié que les poisons/remèdes sont à consommer avec modération. Que le rusé reptile nous incite à croquer le fruit défendu ou qu’il s’immisce dans tous nos phármaka, son pouvoir hypnotique n’a pas fini de nous méduser; les charmeurs de serpents ont encore de beaux jours devant eux.