#9 – discothèque

La musique électroacoustique, ou “musique électronique” avant que ce terme ne désigne plus que celles qui puissent se danser en night-club, ou en “discothèque”, pour citer un autre hold-up lexical, est née dans les laboratoires de recherche, les universités et quelques garages d’inventeurs fortunés. Elle n’attire pas les foules (euphémisme), en dehors de quelques curieux de cette entreprise d’exploration sonore, qui ne ressemble pas vraiment à ce qu’on appelle “musique” au milieu du XXème siècle.

À défaut de public, les compositeurs électroacoustiques se regroupent en association et organisent des concours, qui leur permettent de produire quelques disques qui ne se vendent pas. Paul Lansky, compositeur et professeur de composition dans la prestigieuse université américaine de Princeton, qui fait partie de cette élite de la recherche musicale électronique et de l’échec commercial, soumet une bande magnétique d’une de ses pièces: “Mild und leise” (“Doux et calme”, auf Deutsch).  Il raconte:

“Mild und leise” a été composée en 1973 sur un ordinateur central IBM 360/91. J’ai utilisé le langage informatique Music360 écrit par Barry Vercoe. Cet ordinateur central IBM était, pour autant que je sache, le seul ordinateur du campus de l’université de Princeton à l’époque. Il avait environ un mégaoctet de mémoire et coûtait des centaines de milliers de dollars (sans compter qu’il fallait du personnel pour le faire fonctionner 24 heures sur 24). À l’époque, nous utilisions des cartes perforées pour communiquer avec la machine et nous écrivions les résultats sur une bande numérique de 1600 BPI que nous devions ensuite transporter jusqu’à un laboratoire situé au sous-sol du bâtiment de l’ingénierie afin de les écouter.

Paul Lansky en 1981 avec la machine IBM derrière lui.

“La pièce a été publiée sur un LP de Columbia/Odyssey en 1975 environ, à la suite d’un concours organisé par la Société internationale de musique contemporaine (ISCM). Je pense qu’il s’est vendu à environ 7000 exemplaires, ce qui est beaucoup pour un enregistrement classique. C’est un morceau très ‘électronique’, assez différent de mes travaux ultérieurs, mais à l’époque, il était difficile de faire autre chose. Elle utilise la synthèse FM, qui venait d’être mise au point à Stanford et qui est devenue plus tard la base de la série de synthétiseurs DX7 de Yamaha, ainsi qu’un programme spécial de conception de filtres écrit (en Fortran IV) par Ken Steiglitz. Oh oui, le langage harmonique de la pièce est lié au système modal à 12 tons de George Perle. George et moi avons collaboré pendant les quatre dernières années environ sur les développements théoriques de ce système. La pièce est basée sur “l’accord de Tristan” et ses renversements, d’où le titre. J’ai élaboré un tableau cyclique multidimensionnel basé sur cet accord comme base harmonique de la pièce, mais c’est la partie la plus ennuyeuse… J’aime toujours (en quelque sorte) le morceau.”

Maintenant, prêtez l’oreille et si vous n’avez pas le temps pour les 18 minutes du morceau, écoutez au moins la première minute!

“Jonny Greenwood (guitariste de Radiohead) l’a découvert dans un magasin de disques d’occasion alors que le groupe était récemment en tournée aux États-Unis. Ce qui est particulièrement mignon, et qui est aussi apparu à Jonny Greenwood, c’est que j’avais à peu près son âge actuel quand j’ai écrit ce morceau – une sorte de distorsion temporelle musicale.”

Le sample de Paul Lansky constitue le thème principal d’Idiotheque, mais on peut aussi entendre au début du morceau un autre sample de cette même compilation de musique électronique, tiré de la pièce “Short Piece (In Memory of My Father)” (à 0:55 ), du compositeur Arthur Kreiger décédé au début de cette année 2023.

La suite demain!

Author: Vincent

Independant R&D engineer and artist, crafting digital instruments for audio/visual live performances, installations and interactive applications. I post some of my works and news on this site.

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